Le Garde-fou I Tiphaine Touzeil

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Extrait

Règlement de comptes

06 heures 00. La porte à double battant est déverrouillée.
06 heures 01. La télévision de la chambre 35 entre en marche.
06 heures 02. Je voudrais me rendormir sans entendre la une ni la deux ni aucune de ces chaînes.
07 heures 00. L’infirmière n°1 me demande si j’ai bien dormi.
07 heures 30. Sur le pas de la porte, j’avale sous l’œil aguerri de l’infirmière mes 75 milligrammes d’Effexor.
08 heures 00. Un petit pain ou deux petits pains ?
08 heures 30. Contre 90 centimes, la machine me délivre un café.
08 heures 35. Première Fine 120, dans la cour.
08 heures 40. Trois tours de parc, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, comme tous les autres.
09 heures 30. Un nouveau psychiatre, une nouvelle ordonnance, une nouvelle histoire.
10 heures 15. Deuxième Fine 120, sur un banc rouillé.
10 heures 30. 120 pages tournées.
11 heures 30. Sur le pas de la porte, L’infirmière n°2, les médicaments.
11 heures 45. Cinq tranches de tomates, trois boulettes de viande, 134 petits pois, quatre morceaux de carottes, un sachet de vinaigrette, un morceau de fromage, un petit pain, un verre d’eau et un beignet fourré au chocolat.
12 heures 15. La fenêtre peut s’ouvrir sur 8 centimètres. 32 camions, 3 motos, 67 voitures dont 45 blanches par minute défilent sur la quatre voies.
12 heures 25. Contre 90 centimes, la machine me délivre un café.
12 heures 30. Troisième et quatrième Fine 120, dans la cour.
13 heures 00. Il est 13 heures…
14 heures 00. Sur la une, les feux de l’amour chassent les chiffres pendant 45 minutes.
14 heures 45. L’aide-soignante n°1 vient faire la chambre.
14 heures 46. 20 mètres de couloir, quatre ailes, quatre étages. Le même jeune homme qu’hier vient me taxer 50 centimes qu’il promet de me rembourser demain. Comme hier…
15 heures 00. Le téléphone de la chambre 37 sonne 12 fois avant que son occupant ne décroche.
15 heures 30. 20 000 mots, 50 photos.
16 heures 00. Contre 90 centimes, la machine me délivre un café.
16 heures 05. Cinquième Fine 120, dans la cour. 18 fumeurs répartis en groupes de 2, 3 ou 4.
16 heures 10. Deux enfants dans le parc, insouciants. Mes enfants.
17 heures 00. Sixième Fine 120, dans la cour.
17 heures 30. 24 images par seconde.
18 heures 00. Sur le pas de la porte, L’infirmière n°3, les médicaments.
18 heures 15. Un bol de soupe, 254 grains de riz, une tomate farcie, une portion de fromage aux noix, à la noix, un petit pain, une poire pas mûre.
18 heures 45. Contre 90 centimes, la machine me délivre un café.
18 heures 50. Septième puis huitième Fine 120 dans la cour avec les autres drogués.
19 heures 00. Fermeture des deux portes qui mènent à la cour et au parc. L’espace se réduit. 200 mètres carrés.
19 heures 05. Je voudrais pouvoir compter les étoiles mais je ne les vois pas.
19 heures 10. Combien de caresses, combien de baisers, combien de battements de cœur, est-ce que l’amour se mesure ?
19 heures 19. Combien de secrets, combien de peurs, combien de refus, est-ce que l’amour peut survivre à l’ordre social ?
19 heures 30. Fermeture de la cafétéria. L’espace se réduit davantage. 100 mètres carrés.
20 heures 00. Journal de 20 heures dans toutes les télés du couloir.
21 heures 00. Heure des tranquillisants et des somnifères. Chacun tend la main.
21 heures 30. Fermeture de la porte à double battant du couloir. L’espace est confiné. 30 mètres carrés.
22 heures 30. Extinction des feux et des télévisions.
23 heures 00. Quelqu’un n’arrive pas à dormir.
23 heures 30. Quelqu’un pleure.
00 heure 00. Première visite de l’infirmier de nuit. Il vérifie que je dors. Ou pas.
00 heure 30. Quelqu’un parle.
01 heure 01. Passage du train de 1 heure 01.
03 heures 30. Deuxième visite de l’infirmier de nuit. Je fais semblant de dormir.
05 heures 00. Troisième visite de l’infirmier de nuit. Je fais semblant de dormir.
06 heures 00. La porte à double battant est déverrouillée.
06 heures 01. La télévision de la chambre 35 entre en marche.
06 heures 02. Je voudrais me rendormir sans entendre la une ni la deux ni aucune de ces chaînes.
07 heures 00. L’infirmière n°1 me demande si j’ai bien dormi.

[…]

Jour des pigeons et des présentations

Quand je croise cet après-midi des enfants dehors j’aimerais que ce soit les miens.
Le monsieur de la haute a contre son cœur une photo de La dame qui parle au bord de la mer. Elle date de 1977.
L’homme qui parle à l’oreille des bateaux, « Le tigre ». Il faut toujours qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. Il a la quarantaine, un cœur d’or, des yeux très doux. Un type bien. Divorcé, deux filles qui ne lui parlent plus. Il est là pour alcoolisme, en sevrage. Pour l’instant, sans succès, c’est du moins ce que (je) suppose ; ne crois pas qu’il ait véritablement arrêté. Il voudrait acheter une ruine et la retaper pour aller naviguer. Il vivrait dans son bateau. Sur la mer il se sent libre.
Petites oreilles, il s’est présenté comme « agent d’écoute », n’avais jamais entendu l’expression. Il est aussi très doux et gentil mais il peut se transformer en furie d’un instant à l’autre, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Il se dit bisexuel. Il a perdu sa mère après l’avoir soignée longtemps, il a également des problèmes d’alcool.
Le monsieur de la haute, « Le colonel », la cinquantaine, peut-être plus, (je) ne sais pas donner d’âge aux gens. Il était ingénieur agronome, il est à la retraite. Divorcé, quatre enfants. C’est lui, la serviette au milieu des torchons. Il a des expressions précieuses et une galanterie déplacée mais touchante. Il s’offusque que son lit ne soit pas fait. Il parle de son « domaine », il a des vêtements de prix, des montres de luxe, des voyages à Saint-Barth… Une piscine et un spa aussi. Il a cruellement besoin d’amour.
La dame qui a mal partout, la cinquantaine. Elle partage la chambre de La dame qui parle. (Je) crois qu’elle est hypocondriaque, c’est le mot qui semble convenir. Toujours en train de souffrir et de se plaindre, unique sujet de conversation : sa santé. Presque unique. Elle est amoureuse de Laurent Delahousse, elle parle souvent de lui. Le dimanche soir, dès 19 heures, elle entre en transe, son chéri va apparaître dans le petit écran. Elle quitte le self précipitamment, elle va prendre une douche et se faire belle. Pour lui.
La dame qui parle dit qu’elle a 53 ans mais elle nous a avoué ce matin qu’elle en avait deux de plus. Je sais tout d’elle. Qu’est-ce qu’elle parle… Elle a rencontré un platane sur sa route il y a quelques années, depuis elle marche avec une béquille. Son père s’est suicidé au mois d’octobre, d’un coup de fusil, c’est sa mère qui l’a retrouvé puis l’a appelée. Depuis, elle lui téléphone tous les matins, en pleurant, ce qui la culpabilise. Et puis il y a sa chienne, Urda, sa fifille, la prunelle de ses yeux…
La dame qui parle aime tous les animaux. Sauf les oiseaux. Il y a deux jours, elle a sauté sur les genoux du Monsieur de la haute en l’appelant maman parce qu’un des deux pigeons était entré dans la cafétéria. Une idylle est en train de naître… Ils se chamaillent à chaque repas. C’est touchant.
Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre…
Je reviens de la cour. Y rencontre souvent les mêmes zoneurs. Qui s’emmerdent. Maintenant que les pigeons sont crevés, ils errent avec leur tranche de pain inutile à la main. Hier soir, j’en ai vu certains pleurer. Ils disaient : « Comment ils peuvent nous faire ça à nous, ils le savent bien que nous sommes dépressifs. » Et Le tigre d’ajouter avec son air malin : « S’il y a des coupables, je saurai les trouver. Ça va se payer, ça. » Comme on s’apitoie vite sur le sort de ces deux bestioles alors que certains d’entre nous crèvent la dalle. Pas mieux que les pigeons qui au moins seront morts vite, eux…
Petites oreilles et L’étrange dans la cour.
Deux pigeons.

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Auteur

Tiphaine Touzeil

Éditeur

publie.net

ISBN numérique

978-2-8145-0764-7

Date de parution 2 décembre 2013

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